Le Poulpe au regard de soi(e)
Antéfuturisme

Le Poulpe au regard de soi(e)

Cycle antéfuturiste · 2023 – 2026

Lecteur, plût au ciel que tu puisses supporter l'éclat glacé de ces images, engendrées par une bête qui n'a ni cœur ni souffle. Celui qui s'apprête à franchir ce seuil doit le savoir : il s'avance en terrain miné. Les visions qui se dressent ici sont nées dans l'ombre muette des processeurs, façonnées par des algorithmes insatiables.

Elles avancent en rangs serrés, nuée de lucioles fantômes. Leur éclat séduit. Leur chant est muet. Mais elles ne portent ni la morsure du réel ni la brûlure de la vie. Elles imitent la beauté sans avoir connu la lutte qui la fait naître.

Le Créateur nouveau n'a ni regard ni mémoire. Il absorbe, calcule, recrache. D'un fragment de texte, il engendre des images innombrables, toutes différentes, toutes semblables. Icônes sans venin, visions sans blessure.

Alors il faut les arracher à cette prolifération froide. Les ramener du côté de la matière, du poids, de l'erreur. Les soumettre à la lumière, au sel, au papier, pour que quelque chose résiste encore.

Car sans résistance, il n'y a pas d'image. Seulement des apparitions.

Initié aux premiers temps de l'intelligence artificielle générative grand public, Le Poulpe au regard de soi(e) interroge la place du geste créateur face aux images produites par la machine. L'œuvre se déploie en six chants, chacun explorant des techniques photographiques et des transformations matérielles à partir de fragments des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont. Les images générées deviennent les négatifs de cyanotypes, procédé dont l'invention coïncide avec la naissance d'Isidore Ducasse, avant d'être soumises à divers processus qui renforcent leur unicité matérielle.

Dans cette série
I.Chant I2023
Le Chant I rassemble trente cyanotypes issus de fragments des Chants de Maldoror. Ces images n'ont jamais traversé le monde. Aucun instant ne les a vues naître. Elles ne portent ni trace, ni mémoire, ni regard. Visions sans origine, reflets sans source. Et pourtant elles sont là, fixées sur papier, littéralement peintes avec la lumière du soleil. La photographie en garde les signes. Mais l'origine a disparu. Ce ne sont peut-être pas des photographies. Seulement des apparitions. Des images peintes avec une lumière morte. Cyanotypes sur papier Sumi-E, formats variables.
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II.Chant II2024
Le Chant II rassemble soixante-quatre cyanotypes contrecollés à la feuille d'or. Issues d'un même passage des Chants de Maldoror, les images naissent d'une prolifération mécanique. Une source unique, démultipliée jusqu'à perdre son venin. Arrachées à cette boue numérique, elles sont ramenées vers la matière. Le cyanotype les brûle dans le bleu. La feuille d'or les couvre d'un éclat ambigu, entre icône et relique. Chaque image tente de redevenir unique. Comme si l'or pouvait racheter ce qui a été multiplié. Cyanotypes sur feuille d'or, 20 × 20 cm.
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III.Chant III2024
L'image parfaite est une insulte. Surface lisse, silence mathématique, absence de faille. Née dans la cage stérile d'un algorithme, elle ignore le doute, la poussière, le temps. Elle se croit entière. Elle se croit achevée. Mais le monde, lui, rouille. Alors nous avons ouvert les vannes. L'air, l'eau, le métal. La corrosion s'est déposée sur les bleus du cyanotype comme une lèpre lente. Les produits chimiques ont brûlé la surface trop docile. Les contours ont cédé. L'image s'est mise à suffoquer. Ce n'est pas un accident. C'est une nécessité. L'entropie devient une écriture. Une réponse organique à la fixité du code. Là où la machine génère sans fin, la matière rappelle que toute chose se dégrade. La rouille fait ce que l'algorithme ignore. Elle détruit. Elle transforme. Elle laisse mourir l'image pour qu'elle redevienne réelle. Le Chant III soumet les cyanotypes à des processus de corrosion et d'altération chimique. L'image générée est volontairement déstabilisée par la matière, l'entropie et l'oxydation agissant comme forces de transformation. Trois images, tirées sept fois chacune, plus ou moins exposées au processus. Cyanotypes sur papier Mitsumata, rouille, soude caustique, 36 × 52 cm.
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