
Géopoétique
Where the Border Runs: Tales from the River Sides
Projet géopoétique au long cours · 2019
Par leurs eaux, les fleuves-frontières séparent deux pays. Mais ils les lient aussi : lieux de passage, d'échange, parfois de refuge. Sur chaque rive persiste le mythe de l'autre côté. Les eaux portent les désirs, les peurs, les périls, les rêves.
Là où la frontière finit par trancher dans l'épaisseur d'une zone indéfinie, des hommes et des femmes venus de cultures et d'histoires différentes se croisent, s'entremêlent, se heurtent. Un territoire où naissent des récits aux ramifications infinies.
Where the Border Runs: Tales from the River Sides est un projet géopoétique au long cours, articulé en plusieurs volets. Chacun remonte un fleuve-frontière, chacun plonge dans les enjeux singuliers de ses confins.
Dans cette série

I.Evros2020 – 2022
Le fleuve Evros trace une frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie. Depuis des siècles, cette région est un carrefour où l'Europe et le Moyen-Orient se rencontrent et se mêlent, un territoire façonné par les migrations, les échanges, la montée et le déclin des empires. Aujourd'hui, le fleuve est devenu l'une des principales portes d'entrée vers l'Union européenne pour les exilés. Chaque année, des milliers de personnes tentent d'en franchir les eaux, portées par l'espoir d'une vie plus sûre ou d'un recommencement. Certaines y parviennent. D'autres disparaissent dans le courant, ou dans l'opacité du dispositif frontalier. Ces dernières années, l'Evros s'est mué en frontière fortifiée. Les clôtures s'allongent, les patrouilles s'intensifient, les technologies de surveillance prolifèrent. À travers l'Europe et au-delà, les frontières se durcissent, les États se retranchent derrière des logiques sécuritaires et des récits d'identité nationale. Dans ce contexte, les histoires humaines qui se jouent le long du fleuve risquent de se dissoudre derrière les chiffres et les discours politiques. Ce travail cherche à revenir au ras du sol, là où les trajectoires individuelles, les gestes de solidarité et les incertitudes de chacun disent la complexité du monde.
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II.Maroni2022 – 2025
« L'or, c'est un rêve pour atteindre un autre rêve. » Sur les rives du Maroni, en Guyane française, ce rêve circule de camp en camp. Il promet un toit, une dette effacée, un commerce à soi, un enfant scolarisé, un nouveau départ. Pour le faire exister, il faut creuser, détourner, couper, amalgamer. Transformer la forêt en chantier, la terre en cicatrice. L'or n'est presque rien, et pourtant il concentre tout. Sa rareté fabrique sa valeur, sa brillance entretient le mythe. Réserve, parure, garantie. Il rassure ceux qui le possèdent, fascine ceux qui le cherchent, légitime les ravages qu'il provoque. Son poids est d'abord imaginaire. Ses effets sont concrets. Dans la forêt, loin des villes et des institutions, une société se recompose. Camps dissimulés, routes clandestines, services improvisés, cabarets et commerces au milieu des arbres. Le capital circule sous bâche plastique, à la lumière des générateurs. Investir, extraire, rentabiliser. Mais aussi vivre : partager les repas, parier, aimer, rêver d'ailleurs. Une vie rude, faite de fatigue et de fièvre, d'ennui et d'adrénaline, où l'aventure côtoie la précarité. Illégale et mobile, cette économie avance en marge du droit. Les forces armées la pourchassent, détruisent les installations, saisissent le matériel. Les camps se déplacent, se reconstruisent plus loin, parfois au même endroit. La traque fait partie du cycle. Même au cœur de l'Amazonie, le modèle ne disparaît pas, il se condense. Une économie capitaliste à l'état brut, reproduite à l'ombre de la canopée. Mais la forêt, ici, n'est pas un décor. Elle est terre nourricière, espace de subsistance, territoire de transmission. Pour les communautés amérindiennes wayana, elle est un lieu sacré, traversé de récits, de savoirs et de relations invisibles. Le fleuve n'est pas une simple frontière géographique : il structure les circulations, les échanges, les liens. Lorsque ses eaux se troublent, ce n'est pas seulement un écosystème qui vacille, c'est un monde. En Guyane, le prix que nous donnons à l'or prend une forme matérielle : cratères béants, eaux saturées de sédiments et de mercure. Le désastre est écologique et sanitaire. Le poison s'infiltre dans la chaîne alimentaire, traverse les corps, s'installe dans le temps long. L'orpaillage clandestin en est une cause visible, importante mais non isolée. La forêt se transforme dans la continuité d'une histoire faite d'arrivées, de prélèvements et de départs : on vient, on exploite, on repart, laissant derrière soi des traces plus durables que les promesses. La valeur se décide ailleurs et laisse ici son empreinte. Dans ce chapitre de Where the Border Runs: Tales from the River Sides, l'orpaillage révèle l'écart entre la richesse projetée et le territoire qui la supporte. Le Maroni relie des économies lointaines à une forêt habitée, traversée de vies et de mémoires. L'or circule. Les rêves se déplacent. La forêt, elle, porte encore le poids d'une paillette.
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